Souvenirs d’un séjour tumultueux à Bamenda 

Du 4-9juillet 2025, de jour comme de nuit, nous avons partagé le quotidien des populations où s’entremêlent peur, peine, angoisse et joie.

Par Aristide Ekambi, De retour de Bamenda.

  1. Coup de feu à mile 3 (Nkwen)

Attribuée à un groupe de présumés séparatistes, l’attaque survenue aux alentours de 2H30 le 7 juillet 2025 fait de nombreux blessés dans un débit de boissons nommé «Dreamland».

 Arrivés à bord d’une moto, les assaillants ouvrent le feu à l’extérieur du bar et,  prise de panique, la foule se disperse. C’est dans une course folle pour échapper aux tirs qu’une femme reçoit une balle à la jambe, racontent les témoins. Elle et d’autres blessés sont conduits à l’hôpital de district PMI de la zone. Le pire est évité grâce à la riposte des forces de maintien de l’ordre en faction dans une banque située non loin du lieu de l’incident.  Ils ont pu promptement repousser l’attaque et les « briguant » armés ont fondu dans la nature.  La nouvelle devenue virale est relayée sur la toile par The STAR TV.COM de Bamenda. 

Elle est ensuite confirmée par un autre journaliste, Derrick résidant proche de «Dreamland : « J’habite à quelques distances de  ce bar… effectivement, j’ai entendu les coups de feu dans la nuit. Certaines sources affirment que les Fmo (Force de maintien de l’ordre) auraient neutralisé les 4 assaillants, auteurs de ce braquage. Mais aucune source officielle n’a confirmé l’information ».   C’est par ce fait saillant que j’entame mon premier ghost town (sorte de ville morte décrétée par les séparatistes) dans les régions anglophones du pays depuis le déclenchement de la crise du Noso. Avec en mémoire que le cabaret où nous nous sommes rendus la veille à « Commercial avenue » jusqu’à minuit aurait pu lui aussi être la cible d’une telle attaque.

Commercial Avenue by night

Malgré les risques et le climat sécuritaire tendu, les populations s’accordent des moments de loisirs.

Il est 21H à Bamenda ce 6 juillet 2025, veille du ghost town. Les obsèques de la mère de mon confrère et ami ont commencé ce matin.  Ce soir là, nous nous rendons, Tito et moi, au Commercial Avenue  pour attendre  les proches  de la famille de la défunte dont l’arrivée nous a été annoncée.  L’avenue est bondée de monde. Nous décidons de nous installer au cabaret « Big Brother », le temps qu’arrivent les personnes que nous attendons. La gargote est pleine à craquer. La bière coule à flot. Un anniversaire est célébré dans la grande salle par des convives occupants un carré VIP.

De belles mélodies y sont distillées par un duo de jeunes artistes interprètes. Tito, mon guide et oncle de mon confrère est un habitué des lieux. Une serveuse le repère, se rapproche de nous et nous trouve des places   assises à l’arrière de la grande salle que nous traversons. La boisson qui nous est servie accompagne les brochettes de viandes de bœuf que nous avons achetées au rez-de-chaussée de l’immeuble abritant le cabaret.

 A plus de minuit, après une belle soirée de détente, sans nouvelles « des proches », nous nous résolvons à rentrer. Dès la sortie du cabaret, je me dirige vers les conducteurs de motos garés au bas de l’immeuble. Mais mon guide m’interpelle : « À cette heure de la nuit on n’emprunte pas n’importe quelle moto ici chez nous. Nous allons marcher jusqu’au carrefour avant d’en prendre une ». Eu égard à la situation sécuritaire, Je suis terrifié. L’angoisse ne transparait sur mon visage pourtant elle est bien réelle.  A ma montre, il est 1H10. Nous n’avons pas vu le temps passer. Mais la sérénité de mon guide me rassure. Nous engageons alors  la marche vers le carrefour de commercial avenue.

Sur le chemin nous croisons des jeunes hommes et des belles de nuits devant le cabaret A&A Roof Top Lounge. Nous poursuivons jusqu’au carrefour, précisément en face de Avenue stop hôtel.  Un vendeur de carburant au bord de la route reconnait Tito. Les 2 hommes se mettent à deviser sans se soucier de l’heure avancée. J’interpelle mon guide. En même temps je demande au commerçant ce qu’il continue de faire à cet endroit à cette heure.   « N’as-tu pas peur ?» Ayuk Noel me réponds : « Avez-vous des enfants ? »  Je lui dis oui. Puis il me demande : « avez-vous déjà affronté le regard d’un enfant qui a faim ?  Alors  venir ici me permet d’éviter ce regard tous les jours.»  

 C’est après cet échange que nous stoppons une moto. Nous identifions le conducteur avant de lui donner notre destination. Au moment de nous accorder sur le coût de la course, le conducteur nous recommande de monter et en chemin nous conviendrons du prix de la course. « N’est-il pas judicieux pour nous de partir de cet endroit et discuter en chemin ? Lorsque je vous regarde, je constate que vous êtes des personnes d’apparences respectables ce que vous me donnerez je prendrais mais partons d’ici » lance ce conducteur qui nous embarque aussitôt, direction notre Hôtel du quartier Atu-Azire.

Ghost Town : Psychose dans la ville.

 Les populations semblent l’avoir désertée. En la traversant de part en part, elle offre à voir pas mal de curiosités en ce jour sans activités du 7 juillet 2025. 

  Commerces et bureaux administratifs sont fermés. Les activités sportives occupent la majeure partie de la population. Dès les premières lueurs de la matinée,   notre sommeil est perturbé par le son de la cloche. Puis, la voix grave d’un homme invite les populations à se rendre à une consultation médicale sans aucun frais. Nous sommes au quartier Atu-Azire. «Tous ceux qui ont des soucis de santé, retrouvez nous au lieu habituel pour une consultation gratuite. Si vous allez mal, ne ratez pas l’occasion de vous faire consulter gratuitement par des spécialistes», explique l’orateur en pidgin.

Curieux, nous nous rendons à l’extérieur de l’hôtel pour constater que la ruelle est déserte. Pas le bruit dans le voisinage. Aucun ronflement de moto ni de véhicule. Les populations et même les autorités administratives respectent scrupuleusement le mot d’ordre de cessation de toute activité dans la ville de Bamenda les lundis, mot d’ordre imposé par les séparatistes ambazoniens. Le calvaire dure depuis 8 ans. « Le gouvernement avait usé de l’appareil répressif   pour tenter d’intimider « ces rebelles ». Ce qui a engendré un conflit sanglant et de nombreuses victimes au sein de la population. Aujourd’hui plus personne n’ose les défier. Désormais, il est prévu au programme de la journée sans travail, les activités sportives et les réunions de quartiers », révèle un riverain.

Activités physiques et sportives

Une incursion à Meta quarter, T-Junction et à Commercial avenue nous permet de confirmer la description faite par ce dernier. Sur le trajet, nous croisons   des gens (hommes, femmes, jeunes) en plein activités physiques et sportives. Sur Commercial Avenue, aucun espace marchand n’est ouvert. C’est le calme plat, du carrefour où se trouve Avenue Stop Hôtel jusqu’à la station de service Total de Bamenda 1. Des montagnes d’immondices jonchent le trottoir de l’entrée menant au lieu-dit Bamenda main market. Sur le chemin retour, de T-Junction à Atu-Azire, une seule vendeuse d’avocats a étalé ses fruits le long de la chaussée et les propose aux passants.  Plus loin, les enfants jouent au football sur la chaussée. Il est 13H et nous n’avons toujours pas entendu un seul ronflement de moto néanmoins certains commerçants servent prudemment ceux qui viennent se ravitailler. D’autres dont les boutiques étaient closes en début de matinée sont  entrouvertes.  Le service est vite fait ici puis à 17H tout se referment.

En milieu de soirée, vers 19H, quelques débits de boissons et   braiseuses de poissons ravitaillent les populations du côté de Meta quarter. Mais à plus de 21H, plus aucun commerçant n’y est présent. Même les péripatéticiennes se soumettent aux injonctions des amba-Boy. Le lendemain 8 juillet 2025, la vie a repris son cours normal  

Retour à la normale

Dès 7H, le son de la musique provenant des domiciles voisins à mon hôtel et les ronflements de motos perturbent à nouveau mon sommeil. Commercial Avenue connaît de nouveau une grande affluence. Les banques, les magasins tous les bureaux sont ouverts.  La circulation est de nouveau dense.  

Ayuk Noel, commerçant et père de trois enfants est lui aussi présent à son poste de travail. Sur les raisons de son absence sur commercial avenue, lundi 7 juillet 2025, il dit aimer sa progéniture et souhaite la voir grandir. «J’étais bien là dimanche toute la journée et tard dans la soirée. J’ai d’ailleurs réalisé une belle recette.  Mais le lundi désormais personne n’ose plus aller à l’encontre du ghost town ici à Bamenda. Qui suis-je   pour ne pas le respecter ?»

Coup de feu

Après l’accolade amicale symbolisant la joie des retrouvailles avec mon confrère et ami, nous empruntons 2 motos pour le quartier Atu-Azire. Une réservation a été faite pour la durée de mon séjour à l’Hôtel Cristal. Dès que nous accédons à la réception, mon attention est retenue par une vitre fissurée. 

Deux trous marquant les impacts de balles sont visibles. Curieux !   Fabiola  la réceptionniste  nous explique : « Il s’agit effectivement d’impacts de balles. La scène a eu lieu un dimanche du mois de mars 2025. Il est 18h environ, Je suis assise près de la fenêtre. Et j’entends des cris, puis, un inconnu abandonne sa moto devant l’hôtel et s’évapore dans la nature. Je me lève pour comprendre ce qui se passe et j’entends des coups de feu. Je me couche et les balles tirées par des éléments des forces de maintien de l’ordre détruisent la bais vitrée et atteignent donc cette vitre. »

Quelques jours après cet incident, des travaux ont été engagés par la direction de l’hôtel pour réparer la bais vitrée endommagée. Et plus de trois mois après, la vitre n’a toujours pas été remplacée.  Le motif réel de la cabale contre cet individu reste un mystère. Et personne ne sait ce qu’il est devenu. Mais sa moto abandonnée devant l’hôtel durant des jours a disparu un matin. Second mystère, personne ne sait qui l’a récupérée.  Cette version est confirmée par le voisinage de l’hôtel.

Contrôles inopinés

Le lendemain, dimanche 6 juillet 2025, j’assiste à une démonstration d’un excès de zèle des forces de maintien de l’ordre. Plutôt, 8H environ, je me rends chez mon confrère pour planifier la journée. Et me rends compte que je ne pourrais pas y travailler. Et décide donc de rentrer laisser mon sac contenant mon ordinateur portable à l’hôtel. Sur le chemin, quelques minutes à peine, je vois arriver deux véhicules qui stationnent devant moi.

 L’un d’eux est un pickup de la police et l’autre une mini camionnette transportant des meubles. Le chauffeur de la camionnette n’a pas cru bon de s’arrêter à un contrôle de police qu’il a traversé sans s’arrêter et les fmo se sont lancés à sa poursuite. Le pickup de la police engage un dépassement et réussi à intercepter la camionnette. 

Un policier à la corpulence imposante, 1m90 environ, teint noir, le visage cagoulé, arborant un gilet par balle, arme au poing, ouvre la portière et sort précipitamment du véhicule. S’exprimant en pidgin, il menace le conducteur de la camionnette en lui intimant l’ordre d’arrêter le moteur et de lui présenter ses pièces personnelles et celles du véhicule.

 Son collègue gare le véhicule de police devant la camionnette. Pris de panique, je marque un temps d’arrêt pour comprendre ce qui se passe. Puis, je décide de continuer mon chemin. Une dizaine de minutes à peine, le véhicule de la police me traverse pour aller garer au carrefour situé non loin de l’hôtel où je suis logé. Je remarque une forte présence des Fmo à ce carrefour menant soit à Meta quarter ou encore à T-Junction. Je me renseigne. Il s’agit d’un contrôle inopiné de routine. Je me retourne, la camionnette et son chauffeur sont partis.

De retour chez mon confrère, je leur raconte la scène vécue. « Ils sont très zélés quand il s’agit de nous intimider. Mais lorsque « ces gens » pour désigner les groupes séparatistes font leur incursion dans la ville, leur zèle cède la place à l’hésitation et avant qu’ils n’évaluent la menace et réagissent, on compte déjà des victimes au sein de la population » .

Ainsi va la vie dans la région du Nord-ouest depuis plus de 8 ans. Date du début de la crise dans les régions du nord-ouest et du sud-ouest Cameroun.

Aristide Ekambi